Guillaume Nicloux : « Depardieu et Houellebecq sont la honte de la France »

« Soyez à l’heure », me précise son agent avant de raccrocher. Lundi 1er juillet, j’ai rendez-vous avec le réalisateur français Guillaume Nicloux à 17h30 chez un célèbre agent parisien. J’ai aimé son dernier film Thalasso, (en salles actuellement) et eu envie de le rencontrer. Je ne connais pas les bureaux, je me trompe d’immeuble… L’heure tourne, il fait chaud,  je me dépêche et maintenant je transpire ! Génial… Quand j’arrive, il est encore en interview, « pour la télévision » m’explique t-on avant de m’inviter à patienter. Ouf, je vais pouvoir reprendre mon souffle. En attendant, je contemple les affiches de films et les DVD posés sur l’étagère à ma gauche. Je n’ai pas lu eu le dossier de presse. Tant pis. Ou tant mieux, car ce fut l’occasion de digresser autour de sa dernière œuvre jouissive avec Gérard Depardieu et Michel Houellebecq, deux géants, que le cinéaste connait bien. Il m’accueille chaleureusement, souriant, ancré, l’allure sobre et mystérieuse. Bon. Ça commence plutôt bien…

portrait guillaume nicloux
Photo : Veeren/BestImage/UniFrance

 

Oumy Diallo : Merci d’avoir accepté, je suis très heureuse de vous rencontrer. Pouvez-vous me parler de la genèse du projet ?

Guillaume Nicloux : Oh non (sourire) ! On peut parler de plein d’autres trucs si tu veux. Tu as vu le film ? Ne me pose pas des questions auxquelles j’ai déjà répondu dans le dossier de presse parce que tu vas te retrouver avec les mêmes réponses. Ça t’ennuie pas si je te tutoie ? Tu es sympathique, c’est pas toujours le cas, il y a des gens avec lesquels je suis un peu…distant…

OD : Non au contraire, je préfère le tutoiement. Malheureusement, je n’ai pas vu le dossier de presse…

GN : J’ai fait une interview très complète pour le dossier de presse. Maintenant j’essaie de ne pas trop répondre aux mêmes questions. Sinon, on s’ennuie beaucoup. C’est pour ça qu’on peut parler de plein d’autres trucs…

OD : Comme l’écriture par exemple ?

GN : Oui pourquoi pas, si c’est des questions auxquelles je n’ai pas déjà répondu.

OD : Alors à quoi as-tu envie de répondre ?

GN : Non, non, pose les questions que tu veux, il faut que tu te sentes libre.

OD : Comment as-tu dirigé Houellebecq et Depardieu ? Il y a beaucoup d’eux dans ce film…

GN : Ecoute, La chose la plus importante c’est la confiance qu’ils m’accordent. Grâce à cela je peux leur demander tout ce qui me passe par la tête. Ils sont bien sûr libres de refuser, mais il se trouve que leur adhésion me permet d’explorer des zones totalement inattendues et jubilatoires. L’intérêt d’un film aussi particulier, c’est de leur permettre au travers de la fiction de rester eux-mêmes, de jouer avec leur image publique et de la pervertir. C’est à dire, de livrer quelque chose qui s’approche d’une certaine vérité les concernant. Presque comme un documentaire.

OD : Qu’entends-tu exactement par film particulier ?

GN : Tu as vu le film ? Donc, c’est à toi de le dire. Moi j’analyse pas mon travail. Je ne livre jamais de solution. Je laisse le spectateur profiter d’un jugement personnel, qui ne ressemble pas forcément à celui de son voisin. J’essaie de ne pas livrer de solution unilatérale. Ça ne veut pas dire qu’en tant que spectateur je n’aime pas qu’on me livre la solution de l’intrigue mais ce que je préfère c’est quand le film se poursuit au delà de la vision. Que le spectateur continue le voyage à la fin.

OD : Tu parles souvent de l’importance de désapprendre. Ce sont deux personnages que tu connais bien. Comment as-tu procédé ?

GN : J’essaie de désapprendre à chaque film. C’est très dur parce que ce sont des couches qui s’accumulent et qui viennent pervertir la fraîcheur que je tente de conserver pour être le plus disponible et surtout ne jamais m’enfermer dans la théorie ou l’attitude de la lassitude. Retarder les moments où on invente ensemble pour que la spontanéité permette de nourrir le scénario, qui lui, reste quasiment immuable même si on passe notre temps à le corriger. Un scénario malgré tout, c’est du papier, il vous manque la chair et le sang, tout ce qui est organique et là c’est l’acteur qui intervient. La façon de filmer, c’est le cadre que vous donnez à l’image. Cette fabrication-là pour moi, elle repose sur la justesse de votre état au moment où les choses se fabriquent. Alors j’essaie de la nourrir, de la préserver et d’en profiter pleinement.

OD : C’est ce qui s’est passé sur ce tournage ?

GN : Dans ce type de procédure filmique, oui. Parce que c’est un espace où l’on s’accorde énormément de liberté même s’il y a un scénario, il y a plusieurs sources qui viennent pervertir et corrompre la procédure habituelle. Entre les indications que je donne pendant, celles que je donne à certains et pas à d’autres… C’est cet espèce de mélange un peu anarchique  qui crée le film que tu as vu.

OD : Les acteurs en sont-ils conscients ?

GN : Ils le savent oui (rires).

OD : C’est ce qui donne lieu à des moments de grande émotion comme quand Michel évoque sa grand-mère disparue…

GN : Oui ça en fait partie. Il y a aussi le moment où un des ravisseurs raconte sa transplantation cardiaque. J’ai souhaité qu’ils en parlent sans que les autres protagonistes le sachent.

Thalasso-Banniere-

OD : On retrouve les mêmes protagonistes que dans l’Enlèvement de Michel Houellebecq (2014)…

GN : Ce n’est pas forcément une suite mais il y a un côté jubilatoire à les retrouver dans une nouvelle aventure. Le film est traversé par une thématique nouvelle qui vient nourrir la comédie d’une façon assez singulière.

OD : C’est difficile aujourd’hui de faire exister des projets comme celui-là ?

GN : Oui et non. La difficulté qu’on a eu avant on en parle pas. Ça fait partie du processus. C’est toujours compliqué de faire un film. Surtout s’il ne rentre pas dans une grille bien spécifique, rassurante et calibrée. En général, mes films ne correspondant pas au format habituel.

OD : Pourquoi aimes-tu tant travailler avec Gérard Depardieu et Michel Houellebecq ?

GN : On en parlait il n’y a pas très longtemps avec Gérard, parce qu’on s’est aperçu qu’on a fait quatre films en cinq ans (Valley of love, The End, Aux confins du monde et Thalasso). C’est beaucoup (sourire)… J’ai aussi fait trois films avec Michel depuis 2011. Je l’ai fortement poussé pour qu’il se présente aux élections, on avait déjà fait la moitié du gouvernement ensemble (rires)

OD : La liberté, la disponibilité, c’est ce que tu aimes chez eux ?

GN : Oui, la drôlerie aussi. On rit beaucoup !

OD : Sont-ils des êtres en voie de disparition ?

GN : Oui. A l’heure de la libération de parole, eux, ont décidé de se taire. Faudrait peut être se poser la question. Les seules interviews qu’ils ont accordées c’est à moi. Il a fallu que ce soit moi qui les interroge. C’est un comble tu vois. Michel n’a pas donné d’interview depuis deux ans et Gérard ne veut plus.

OD : C’est quand même paradoxal. Voilà deux illustres représentants de la France. Dans le film, un client du centre de Thalasso les traite de « honte de la France »…

GN : La honte intégrale. Il insiste bien. Intégralement. Ce qui est vrai et ils le savent. Ils sont d’accord, dans l’interview ils le disent. Ils sont content d’être la honte de la France. C’est bien d’être la honte de la France d’une certaine façon.

OD : La honte de la France ou la honte des médias français ?

GN : Comprend qui veut.

OD : Ce sont des symboles du pays, d’un certain esprit et ces deux mythes refusent aujourd’hui de s’exprimer…

GN : C’est ça qui est intéressant. Il faudrait que certains médias s’interrogent. Les médias qu’on dit leader d’opinion devraient être plus mesurés, plus lents par rapport à cette course folle au sensationnel, à la saillie verbale. C’est toujours bien d’avoir des discussions en profondeur, d’éviter l’emballement médiatique qui crée la chasse aux scoops et à la performance. Car au bout du compte, les gens ne parlent plus.

OD : C’est triste…

GN : Ils ont beaucoup souffert d’être dénaturé. On va me dire qu’ils ne sont pas obligés d’aller parler dans telle émission pour donner de l’information. Au bout d’un moment lorsque votre propos est détourné et ne sert pas du tout votre projet, je comprends qu’on ait envie de se taire. Mais Michel continuera à écrire et Gérard va continuer de jouer.

OD : Est-ce que ce film ne traite pas de la souffrance du mâle blanc perdu dans une société en mutation ?

GN : Le mâle blanc ? Tu veux dire l’homme ? Le petit blanc (rires) ?

OD : Non pas le petit blanc (rires)

GN : Mais moi j’aime bien cette expression, je suis en train d’écrire un film dans lequel justement un personnage parle des petits blancs…

OD : Je ne pense pas « petit » quand je vois Houellebecq et Depardieu tu vois…

GN : Mais tu pourrais en parler par rapport à toi-même. J’ai plein de copains blacks qui disent « vous les petits blancs », je trouve ça marrant (rire). Oui c’est un peu Laurel et Hardy en Thalasso. Ça essaie de ne pas se prendre au sérieux pour ne pas tomber dans des poncifs vaporeux qui se voudraient intellos. C’est plutôt la dimension ésotérique qui vient pervertir et corrompre l’univers comique. C’est là que le film se singularise.

OD : La mort est un thème très présent dans tes films…

GN : Oui mais sans que ça devienne morbide. C’est assez agréable quand on a le sentiment que ça ne prend ni une place superflue ni obligatoire mais que ça s’inscrit naturellement dans quelque chose qui est venu nourrir cette rencontre incongrue entre ces deux personnages.

OD : Le centre de Thalasso est-il une allégorie de notre société ? L’hygiénisme, calculer nos actes comme on compte les calories…

GN : Oui. Il y a quelque chose d’assez fantomatique avec tous ces clients en peignoir qui s’y rendent pour finalement entretenir et retarder une mort imminente. On a souvent l’impression qu’ils sont dans des tombeaux, des linceuls, des bains d’huile, momifiés… Il y a quelque chose de mortifère mais joyeux. C’est ce paradoxe qui m’amuse.

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Thalasso, en salle actuellement

OD : Quel est ton rapport personnel à la mort ?

GN : En ce moment il est très présent, pour des raisons personnelles. Ce n’est jamais agréable quand on a des gens autour de soi malades dont le chemin va s’arrêter bientôt… C’est comme ça.

OD : La mort est tabou aujourd’hui. On la cache comme les vieux dans les EHPAD… Dans certaines cultures, les vieux restent dans leur famille puis meurent à la maison, tout simplement…

GN : C’est vrai. J’ai souvent été en Amérique du sud, là-bas, tu affiches constamment la volonté de jouer avec la mort. La fête des morts c’est quelque chose ! On se bourre la gueule sur les tombes, c’est la fiesta ! Pas comme notre fête à la grimace… Bon bah, on a bien discuté, on va s’arrêter quand même, c’est bon (rires) !

 

Propos recueillis par Oumy Diallo, le 1er juillet 2019

 

 

 

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