Acte VI des gilets jaunes : sous les sapins, la lutte

À trois jours de Noël, l’ambiance n’est pas à la fête pour tout le monde. En dépit des annonces du gouvernement, le mouvement des « gilets jaunes » se poursuit. A Tours (37), la famille Boussion est toujours mobilisée pour l’acte VI. Reportage.


 

« So this is Christmas and what have you done ? » (C’est Noël et qu’as tu fait ?), demande Lennon. Sur la place Jean-Jaurès à Tours les hauts parleur diffusent des standards de Noël et les guirlandes lumineuses du grand sapin se reflètent dans les jets d’eau de la fontaine. Devant l’Hôtel de Ville, un petit groupe de « gilets jaunes » est rassemblé sous les drapeaux français et européens. En ce samedi 22 décembre le rendez-vous est fixé à 14 h 30, et le parvis se remplit peu à peu.

 

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La famille Boussion, membre du collectif Gilets jaunes 37, sur la place Jean-Jaurès à Tours, le 22 décembre 2018. De gauche à droite : Claude (en rouge), Lydia, Marine, Morgane, Sylvie et David accompagné par des amis. Photo : Oumy Diallo

 

« Je suis là pour l’avenir de mes enfants », explique Sylvie, mère de famille souriante et déterminée de 49 ans. Depuis le début du mouvement, la famille Boussion est de toutes les manifestations et de toutes les initiatives. Outre le rond-point de Parçay-Meslay, qu’ils occupent depuis le 17 novembre dernier (début du mouvement), ils participent au filtrage de la raffinerie de Saint-Pierre-des-Corps, une commune voisine de Tours. Très vite, la solidarité s’organise autour des Gilets Jaunes 37. « C’était incroyable, les gens nous offraient à manger, on s’est fait des gueuletons pas possibles et on en filait une partie à des associations », se remémore t-elle.

Deux de ses enfants sont présents cette après-midi. David, l’aîné, célibataire de 29 ans, dénonce « le système ». Ce couvreur, « écologiste de cœur », milite pour l’instauration du RIC : le référendum d’initiative citoyenne. Trois lettres inscrites au dos de nombreux « gilets jaunes », de pancartes et de banderoles. Un monsieur sans gilet, distribue des tracts en faveur du RIC et demande aux passants s’ils connaissent Etienne Chouard, ce professeur d’économie, blogueur et militant politique controversé qui a remis le RIC à l’ordre du jour.

Après les fortes mobilisations des quatre premiers actes, David se désole de la baisse de participation qu’il attribue à la période des fêtes. Plus de 2000 pour l’acte IV à braver le froid et la pluie, ils étaient environ 800 pour l’acte V. Cette après-midi, le temps est plus clément, pourtant, ils sont à peine plus de 200. Sa sœur, Morgane est une assistante juridique de 27 ans. Mariée à un militaire, elle estime ne pas avoir à se plaindre. Pour cette anticapitaliste, être « gilets jaunes » est un « devoir citoyen ».

 

Avant je respectais la police, maintenant plus du tout

 

Traumatismes

Claude est fonctionnaire territoriale. À 57 ans, le visage marqué, il est épuisé par ces six samedis de rassemblement et se montre pessimiste, « On fait ça pour rien, les flics sont achetés par Macron et les médias nous font passer pour des sauvages ». Lors de la manifestation du 1er décembre, il est blessé au bras gauche par une grenade lacrymogène lancé à hauteur d’homme par les CRS. Comme un grand nombre de « gilets jaunes » présents, il est encore traumatisé par l’acte III, théâtre de violences dans toute la France et durant lequel, ici, un jeune homme a perdu une main en voulant ramasser une grenade. « Au-delà de la blessure physique, les séquelles sont surtout psychologiques. On a vécu une scène de guerre ! », relate-t-il.

Ancienne aide soignante au sein de l’unité Alzheimer du CHU de Tours, Lydia, la femme de Claude, est désormais sans emploi après un licenciement. Traits froissés et regard absent, à 51 ans, elle estime ses chances de retrouver un travail, très minces. Durant l’acte III, elle a respiré du gaz lacrymogène pour la première fois de sa vie : « Avant je respectais la police, maintenant plus du tout, ils ont tiré (lanceur de balles de défense, LDB) sur tout le monde, les femmes, les enfants, les vieux…», confie t-elle. A son bras, une jolie blonde de 23 ans. Sa fille se nomme Marine, et exerce la profession de charpentier. Surprise par l’ampleur du mouvement dans la région, elle vient pour dénoncer la galère des fins de mois difficiles. Cette révolutionnaire libertaire autoproclamée, pointe le besoin d’être entendue, le plaisir d’être visible et d’exister dans le paysage médiatique.

Ne pas se contenter des « miettes » et des « mesurettes » annoncées par le gouvernement sous le nom de projet de loi portant mesures d’urgence économiques et sociales. Face à la détermination des « gilets jaunes », aux dégâts matériels et aux pertes financières de 2 milliards d’euros qui ont impacté en premier lieu les commerçants, l’exécutif prévoit notamment de revenir sur la hausse de la CSG et de défiscaliser les heures supplémentaires.

Après plus de deux heures dans le calme, l’ennui commence à se fait sentir. Au feu rouge, David exécute des figures de hip-hop entre les voitures sous les rires et klaxons des automobilistes qui filment la scène. « On s’emmerde là !», s’agace Morgane qui, en dépit des risques, espère que « ça va péter ! ». Aujourd’hui, le cortège restent sur la place. Les « gilets jaunes » filtrent la circulation et bloquent le tramway jusqu’en début de soirée.

 

Antifascistes, identitaires, centristes, socialistes et sans avis…

Convergence ?

Ni CRS, ni casseurs, l’ambiance est plutôt conviviale. Les « Macron démission » alternent avec la Marseillaise entonnée ça et là. Des citoyens aux idées opposées, expliquent mettre de côté leurs divergences dans un but commun : la démission du Président. Antifascistes, identitaires, centristes, socialistes et sans avis… Tous se toisent parfois, mais échangent souvent. Mathilde, une grande brune d’origine asiatique, se définit comme militante anarchiste transsexuelle et prostituée occasionnelle. Habituée des luttes, elle est gravement blessée à l’oreille lors de l’acte III et raconte amusée avoir discuté pendant une heure avec un électeur de François Fillon, « Je voulais comprendre. Je ne partage pas, mais sa logique tient debout. En plus il est super sympa », reconnaît-elle.

À l’instar de la société française, au sein des « gilets jaunes », toutes les tendances sont représentées. D’ailleurs, dans la famille Boussion, les opinions politiques divergent. Lors de l’élection présidentielle de 2017, Sylvie et Marine, ont voté pour le Rassemblement National. La première, parce que « Marine Le Pen n’a jamais eu le pouvoir ». La seconde pour faire barrage à Macron, ancien banquier de chez Rothschild qu’elle considère comme le véritable danger pour la démocratie. Morgane et son frère David ont voté pour la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, « Pour les idées, pas pour la personne », précisent-ils. Au second tour, ils se sont abstenus.

« Ras-le-bol » de l’injustice sociale, sentiment d’impuissance… Les témoignages se suivent et se ressemblent. Des 800 euros mensuel de Christine, infirmière avec deux enfants à élever seule, à la galère de Dylan, 22 ans, capuche sur la tête et canette de bière dans la poche, qui après trois ans sans domicile fixe, travaille comme cuisinier pour un salaire de 1 139 euros. Entre le loyer et les factures, il débourse 950 euros chaque mois et fait la manche pour manger à sa faim. Il a aujourd’hui deux mois de retard de loyer. Seule la trêve hivernale empêche son expulsion, « Parfois, je me demande pourquoi je bosse », soupire-t-il. Mais loin de se résigner, il conclut par ses mots : « Je serai « gilets jaunes » aussi longtemps qu’il le faudra ».

O.